
Le texte suivant est extrait d’une dissertation rédigée par Ionn Petit, Ostéopathe à Lyon, dans son cursus de Master 2 en Philosophie de la Santé à l’université de Lyon 3. Veuillez en excuser la tournure académique, parfois pompeuse, que ce cadre exige.
Introduction
En tant qu’ostéopathe depuis 2015 au sein d’une maison de santé pluridisciplinaire (MSP), mes collaborateur·ices et moi-même sommes quotidiennement confronté.es aux mécanismes mis en place par notre patientèle pour verbaliser leurs symptômes. La description d’une douleur par le mot est généralement une épreuve. Le sujet se trouve face à l’indicible, et doit, par le biais de différents exercices de langage métaphoriques, trouver verbes et adjectifs pouvant se rapprocher au mieux de ses perceptions. Pourtant, il est intéressant de remarquer la redondance et la reproductibilité des termes employés par nos patient.es quand vient en consultation ostéopathique la lourde épreuve qu’est la description sensorielle de la personne souffrante. Bien qu’essentiellement subjective, cette expérience douloureuse est souvent objectivée aux thérapeutes manuels par un champ lexical précis0. Comme si une conscience collective saurait aider à une représentation corporelle commune de ces différents maux. Plusieurs questions émergent, comme l’origine et la nécessité de ces représentations, mais aussi leurs liens de causalité aux symptômes et à leurs soulagements. Nous contextualiserons cet exemple en le replaçant dans un environnement clinique. En vue de cette uniformisation des discours il ne nous semble pas judicieux d’utiliser l’exemple de la consultation particulière d’un.e patient.e connu.e. Nous préférons édifier un·e patient·e fictive – dont le genre ne sera pas précisé – représentant au mieux notre patientèle en MSP située dans le quartier de la Guillotière à Lyon en 2023.
Ainsi notre patient.e, que nous appellerons PX , se présente à nous un lundi matin, iel caractérise son motif de consultation comme urgent en vue du caractère aigu de sa lombalgie et de la perte de mobilité aisément observable. Cette personne est maitre.sse d’ouvrage dans le BTP, un travail exigeant une adaptabilité entre un travail sédentaire et de nombreuses visites sur différent chantiers. Ces visites mènent généralement à une activité pouvant être manutentionnaire en cas de besoin ou observationnelle pouvant alors mener notre patient.e à se trouver dans différentes postures peu ergonomiques. Cette lombalgie est bien connue de PX, mais n’a jamais montré de signes aussi agressifs. Elle est apparue samedi matin quand notre patient.e s’est baissé.e pour enfiler ses chaussettes. La douleur décrite sur le coup est gradée à 8/10, PX ne se décrit pourtant pas comme « douillet.te ». PX étant enfin en vacances après une longue période chargée tant sur le plan professionnel que personnel et familial, iel peine à comprendre comment sa vertèbre a pu se « déplacer » en effectuant un geste si trivial. Effectivement, iel décrit plusieurs chantiers problématiques ou iel a été appelé.e en renfort plus qu’à l’habitude, mais aussi une instance de divorce complexe mêlant deux enfants en bas-âge et un contexte d’adultère de son/sa partenaire de vie.
PX nous informe qu’iel est suivi.e par un ostéopathe depuis plus de quinze ans, mais ce dernier a malheureusement pris sa retraite le mois dernier et ne prend plus de patient.es en consultations. Ce thérapeute a été régulièrement consulté pour être remis.e en place et pour soigner son bassin décalé . Quand nous interrogeons notre patient.e sur l’origine de ces termes, sont évoquées différentes sources possible, peut-être son ex partenaire, son médecin, ou ancien ostéopathe. Ici ces représentations viennent généralement d’une source externe, sociale, et semblent représenter en tout point les signes et symptômes de notre patient.e. Pourtant, bien qu’apparemment représentative de ces derniers, cette description s’avère généralement fausse et démesurée, excepté certains cas, assez rares, de spondylolisthésis ou un glissement d’une ou plusieurs vertèbres est effectivement observable1.
Plusieurs interrogations s’imposent alors. Nous essayerons par le biais de cet écrit d’affiner l’origine de ce champ lexical mécaniste rappelant le model de l’Homme-machine de La Mettrie2 afin d’en comprendre le ou les rôles thérapeutiques et sociaux. Nous pourrons alors nous appuyer sur différentes études sociologiques et anthropologiques visant à étudier ces représentations corporelles et sociales en proposant un dialogue entre le modèle du corps social de Marcel Mauss3, et ceux, plus dynamiques, de Bernard Kœchlin4 et Jean-Pierre Warnier5. Le modèle d’anthropologie de la maladie distinguant « illness, sickness et disease »6pourra également nous aider à contextualiser l’importance du langage dans un processus de guérison. Par la suite nous chercherons à étudier ce que ces mots induisent et provoquent dans la relation patient-praticien, en nous basant sur une réflexion phénoménologique et herméneutique portée par les travaux de plusieurs philosophes tels que Binswanger7, ou Paul Ricœur8, en nous aidant également du travail anthropologique de Byron Good9 ceci dans le but d’appréhender et de redéfinir le rôle et la place du ou de la thérapeute au sein de ces représentations.
I. Représentation sociales de la Lombalgie
A. Naissance du Mythe
Commençons par investiguer l’origine de ces représentations mécanistes du corps souffrant dans un contexte de lombalgie commune aigüe. Comme nous l’avons vu précédemment, les patient.es interrogé.es évoquent généralement une source extérieure à ces représentations. Elles viendraient généralement de l’entourage, mais plus précisément, semble-t-il, du corps soignant lui-même10, qui, bien souvent démuni face à une plainte telle que la lombalgie-commune aigüe, se voit proposer aux patient.es depuis des décennies des représentations simplistes et généralement patho-physiologiquement fausses. En effet, en l’absence d’imagerie médicale, les médecins, ou thérapeutes manuels, ne disposent que de certains tests orthopédiques montrant une spécificité médiocre11. Ainsi, afin de répondre à l’attente de sa patientèle, lae soignant.e usera de termes simplifiés et mécanistes pour légitimer un pseudo-diagnostique. Ces représentations par le corps soignant pourraient trouver leur source dans une connaissance – une conscience – collective imprégnée du modèle mécaniste de l’Homme-machine de La Mettrie2, mais aussi dans une transposition au corps de l’approche paternaliste et structuro-fonctionnaliste de Talcott Parsons12. Face à l’inconnu, revenons vers le commun. Que ce soit un engrenage défectueux, ou un élément du système dysfonctionnel, lae patient.e est rendu.e au statut d’objet. Objet abimé certes, mais réparable par une source extérieure ; ostéopathe ou médecin. Or, à l’objet abimé, le modèle biopsychosocial tend à valoriser le sujet animé. Mais il serait réducteur d’attribuer l’entièreté de ces représentations mécanistes à une difficulté diagnostique, ne jouent-elles pas également un rôle social nécessaire à la compréhension d’une souffrance indicible ?
B. Représentation comme légitimation
Ici, les anthropologues pourront nous aider à mieux interpréter la nécessité de ce champ lexical. Marcel Mauss3 parle du corps comme « le premier et le plus naturel instrument de l’homme ». Le corps se fait médiateur essentiel du sujet dans son rapport au monde sous une forme instrumentale. Il est l’objet nous permettant de fonctionner et d’être en société. En décrivant ses maux par une « vertèbre déplacée » lae patient.e peut alors expliquer et légitimer simplement un arrêt de travail, un retrait temporaire de la société. Mais par le même temps, lae patient.e se trouve dépossédé.e de son corps4, il dépend alors d’une remise en place de sa vertèbre malheureusement encore souvent proposée par les thérapeutes manuels. Cette expropriation de sa propre santé, bien décrite par Ivan Illitch13, renforce la verticalité des rapports entre lae patiente et lae praticien.ne et nourrit un asservissement au soin, rendant alors lae patient.e dépendant.e à une technique, mais aussi à son/sa thérapeute. Ainsi, nous gardons un ancrage au modèle paternaliste de Talcott Parsons14 dans lequel lae soigné.e, incompétent.e et passif.ve, dépend forcément d’un.e soignant.e, sachant.e. Il est aussi important de rappeler la puissance de l’effet nocébo, qui, à l’inverse du placébo, risque d’exacerber et ancrer les douleurs perçues dans la durée en proposant une représentation radicalement fausse de la biomécanique de notre patient.e. Notons ici non seulement l’incohérence de ces représentations, leurs dangers thérapeutiques, mais aussi leur absurdité en nous rappelant qu’elles naissent de l’incapacité du corps médical à proposer un diagnostic précis pouvant expliquer de telles douleurs lombaires.
Face à cette vision fixiste et toujours objectivante d’un corps aux attributs « déplacés » Bernard Koechlin4 apporte le modèle de « l’Homme actant ». Ici l’Homme est représenté au sein de la société par sa capacité d’action, de mouvement. Or la lombalgie extrait la personne souffrante de la société, non pas par l’expression algique d’un attribut étant sorti de ses gonds, mais par une perte de capacité temporaire à se mouvoir. A cette incapacité d’action, nous le verrons plus loin, lae patient.e peut se trouver extrait de son inscription au référentiel d’espace et de temps théorisé par Jean Pierre Warnier5. Cette vision dynamique peut alors conférer le rôle de la remise en mouvement soit au patient lui-même, soit à une source externe, ou bien à une collaboration des deux parties. Certain.es patient.es préfèrent effectivement le terme de « dos bloqué », vision plus vague, mais également plus juste. Ce terme plus large peut ouvrir un champ de possibilités thérapeutiques réduisant de rôle du thérapeute à celui de pivot et redonnant une plus grande potentialité d’action au patient. Il semble alors essentiel que les thérapeutes manuels soient sensibles et formé.es à une utilisation plus juste des mots, tout en apportant un panel de solutions autonomisantes à sa patientèle. Effectivement, toute représentation corporelle par le langage montre ses limites à partir du moment ou elle n’est pas contextualisée ou redéfinie en collaboration avec lae patient.e. On pourra peut-être évoquer un « blocage temporaire » une « perte de mobilité locale » afin d’éviter que cette sensation de blocage ne se généralise et empêche la remise en mouvement rapide conseillée par les hautes autorités de santé 15 en cas de lombalgie commune. Mais alors, comment déconstruire un mythe sans imposer ? Est-il possible de renverser la verticalité des rapports tout en décrédibilisant une croyance pouvant être chère au patient ou la patiente ?
C. Croire et Savoir s’opposent-ils forcément ?
La médecine occidentale se voulant rationnelle, elle s’oppose généralement aux croyances en essayant, par le raisonnement scientifique, de les déconstruire. Cette approche psycho-physiologique tente de comprendre l’humain en l’inscrivant au sein des évènements perçus par le corps et la psyché. Lae patient.e est alors facilement réduit.e à ce qui lui arrive et à ce qu’iel fait. Cette attitude rationaliste de la maladie est critiquée par Byron Good9 soutenant que l’erreur de la médecine serait d’imposer son omniscience face à cette dernière sans prendre en compte de bassin socio-culturel des personnes malades, mais aussi en omettant l’expérience-même que le malade a de la maladie. Ici Byron Good s’attache aux communautés, et à leurs différentes manières d’appréhender leur pathologie. Cette construction socio-culturelle induit forcément un tissu de représentations, de croyances, de visualisations modifiant l’expérience pour la rendre propre à chacun.e. Cette cohérentisation subjective rend alors l’interprétation et la rationalisation de chaque récit par lae thérapeute complexe, voire impossible, mais elle n’empêche pas de rendre à l’expérience de la personne souffrante toute son importance. Ceci rejoint le modèle d’anthropologie de la santé proposant de séparer disease ; représentant l’aspect purement biomédical de la maladie, de illness rendant compte de l’expérience subjective du malade, et sickness6; décrivant le phénomène social de la maladie et son incidence sur le sujet et son rapport au monde. Entre ces trois modèles de représentation de la maladie, Hans Robert Jauss16 dessine une frontière mouvante où se joue une danse entre réel et imaginaire définie par le corps et sa dimension expérientielle « au sein d’un système culturel et sensoriel ». Face à la complexité de son métabolisme en peine, et à la technicité de la médecine, lae patient.e se voit flotter en terre inconnue. Iel se doit alors, de quelque manière possible, de faire du sens, de retrouver un lien avec le commun. Tout cela nous mène à une approche phénoménologique et herméneutique dans notre compréhension de la lombalgie aigüe, posant alors la question de la place du ou de la soignant.e face à l’expérience de la personne souffrante.
II. Représentations et incorporation
A. Une manière de Faire sens ?
Revenons à PX notre patient.e et à l’absurdité de son expérience. Quel sens y-a-t-il à ne plus se mouvoir après une action si triviale et quotidienne qu’un enfilage de chaussette ? D’autant plus que cette personne porte quotidiennement de lourdes charges sans en subir, apparemment, le moindre mal. Qui ne serait pas séduit par l’idée de réduire son corps à l’outil défectueux que l’on dépose au service après-vente pour réparation ? Face à cet évènement insensé, nos patient.es peuvent utiliser différentes représentations afin de créer un lien, faire sens de cet évènement. Cependant, nous avons vu que ce sens, d’apparence instinctif, s’inscrit dans un modèle de médecine paternaliste, bien loin des aspirations collaboratives proposées par Eliot Freidson17 ou lae patient.e devient acteur.ice de la relation patient.e-praticien.ne.
Ici le regard des phénoménologues et de l’herméneutique pourra peut-être nous aider à ouvrir un dialogue thérapeutique permettant aux patient.es de faire sens.
Effectivement, les phénoménologues s’essayant à décrire la maladie le font, non pas en opposition à une norme, mais à partir de l’expérience que nous en avons. L. Binswanger7s’oppose à l’idée de norme en prenant l’exemple de la psychose. En ce lieu, une crise psychotique n’est pas anormale, elle est nouvelle normalité du patient, une nouvelle « forme d’être au monde » (ibid). Transposons cette notion à notre vertèbre déplacée. Il est vrai qu’en adoptant une posture antalgique, le rachis, le bassin, les épaules peuvent montrer une asymétrie parfois impressionnante. Lae patient.e se décrit alors à juste titre décentré.e et nomme comme fautive cette vertèbre ayant la mauvaise habitude de se déplacer. Le mythe est alors nourri par l’observation : sont visualisées une ou plusieurs articulations ayant perdue leur congruence, leur place « normale ». Cette attitude antalgique reflète généralement une adaptation tout à fait physiologique visant à protéger une structure douloureuse réelle ou potentielle (disque intervertébral, ligament, muscle, facette articulaire…). L’aspect déplacé de ces vertèbres n’est que l’expression d’une attitude témoignant une capacité adaptative prouvant toute la bonne santé de la personne souffrante. Cette posture, loin de sortir de la norme, est nouvelle norme nécessaire au processus de guérison. Il parait alors primordial de démontrer à la personne en peine la nécessité de ce décalage perçu. Lae patient.e aura alors le choix de pouvoir incorporer cette nouvelle représentation comme partie prenante au soulagement de ses maux, mais aussi comme la preuve d’un système protecteur efficace. Ceci n’explique que partiellement l’aspect dramatique de cette posture antalgique quand remise dans l’instant déclencheur de cette douleur. Cependant, la justification du phénomène de décompensation du corps pour absorber un dysfonctionnement ponctuel dans le but de rassurer lae patient.e sur le fait que rien n’est sorti de sa place normale ne rendra pas pour autant l’expérience de la douleur plus acceptable. Alors en se contentant d’une explication physiologique et biomécanique alternative, ne resterions-nous pas ancré.es dans le modèle structuro-fonctionnaliste critiqué précédemment ? Il est encore impossible à ce stade d’expliquer l’intensité de l’expérience vécue par le sujet.
B. Souffrance, une rupture narrative ?
Paul Ricœur18 quant à lui distingue souffrance et douleur en y apportant une notion temporelle. Ici le présent et l’instant sont différenciés. En distinguant le présent et le concept de durée Bergsonienne19 sur lequel nous reviendrons, Ricœur voit l’instant comme rupture de cette dernière. La souffrance s’inscrit alors dans l’instant, ou plutôt, la douleur induit une déchirure au continuum temps que nous nommons l’instant dans lequel la souffrance s’incarne, et où le sujet est suspendu, extirpé à la durée. Or, rappelons que notre patient.e s’est trouvé.e souffrant.e au moment-même ou le temps pouvait redevenir durée. Effectivement, selon Bergson19 Le temps pourrait se définir comme une succession de causalité, d’éléments déterminés sur lesquels nous pourrions avoir plus ou moins de prise. La durée quant à elle représente le moment vécu, expérimenté et senti par le sujet de manière attentive. Notre patient.e, enfin en vacances, peut finalement modifier sa perception expérientielle en s’apprêtant à rompre avec une temporalité éprouvante, tant sur un plan personnel que professionnel. Rien d’étonnant alors à ce que notre protagoniste ressente sa douleur en cette période, à savoir un moment où le corps n’a non seulement plus à être éprouvé chaque jour dans une profession manutentionnaire, mais aussi un moment propice pour le corps à l’expression des tensions accumulées. Pour Paul Ricœur18, la narration s’impose comme outils essentiel permettant au sujet de renouer avec le continuum temps dont il est extrait. Notons ici le risque d’aborder le problème en le réduisant à son caractère socio-émotionnel en apportant une réponse pseudo-psychanalytique de mauvaise facture.
Un retour sur une explication physiologique du stress et ses différents évènements neurologiques et endocriniens peut alors s’imposer. En effet, sans rentrer dans le détail, la sécrétion d’adrénaline et de cortisol20 permet de quantifier l’état de stress d’un métabolisme, qu’il soit émotionnel ou physique. Une période prolongée de détresse émotionnelle, par le biais de différents facteurs, modifie temporairement nos capacités anti-inflammatoires intrinsèques, mais aussi simplement la perception que nous avons de la douleur. Il nous est donc possible de dialoguer avec notre patient.e sur le caractère plurifactoriel de sa lombalgie en proposant plusieurs étiologies pouvant, plus ou moins s’interconnecter. Le danger ici serait de transposer notre mythe de la vertèbre déplacé à un nouveau schéma fonctionnaliste pouvant lui aussi s’éloigner de la vérité. Ne risque-t-on de remplacer une croyance par une autre ?
C. Quête de sens ou nourriture de croyances ?
Selon Nietzche21 la réelle souffrance ne se trouve pas dans la douleur, mais dans le non-sens de cette dernière. Il semble alors logique que nous y apportions un sens, quel qu’il soit, de manière quasi instinctive, pour palier à ce manque, car « n’importe quel sens vaut mieux que pas de sens du tout » (Ibid). Mais il soulève aussi les limites de cette quête de sens dans son inscription à un système de croyances. La quête de sens à tout prix risque alors de dénaturer l’Homme, de restreindre sa puissance. Autrement dit, le sens en tant que recherche de lien causal, qu’il soit erroné, potentiel ou véritable ne fera que réduire le sujet à cette cause. Or, Nietzsche22, nous ammène à estimer qu’aucune réponse véritable ne pourra être trouvée ni dans les croyances, ni dans la science, car cette dernière se base également sur une croyance en la vérité même. Autrement dit, tant d’un point de vue théologique, philosophique, que scientifique, notre quête de vérité est vaine. Elle reste néanmoins soutenue par la nécessité de faire sens de l’insensé, d’offrir une toile narrative au sujet lui permettant de maintenir un rapport au monde. Si les croyances se nourrissent de notre besoin de sens, l’humain est-il pour autant forcément soumis à ces dernières ? La mort de Dieu Nietzschéenne23 n’abolit pas pour autant les croyances mais les éloigne de leur rôle en tant que structure sociale. Marcel Gauchet dans le désenchantement du monde24 décrit un déclin du rôle structurant du croire au profit des croyances individuelles. Notre patient.e souffrant de lombalgie ne peut plus s’en remettre à l’ordre punitif divin, iel doit alors se tourner vers son intériorité et ses croyances individuelles. Les croyances vues comme attribut constituantes de l’individu sont alors partie prenante de l’acte de soin. En suivant ce cheminement, notre quête de sens peut devenir fabrique de croyances, remplaçant alors l’insensé par une croyance potentielle. Lae thérapeute ferait donc fausse route en essayant de substituer la croyance de la vertèbre déplacée à une vérité potentielle. Mais iel aurait également tort de laisser au mythe sa toute-puissance. Que nous reste-il pour déconstruire un mythe si aucune vérité ne s’y oppose ?
III. Le dialogue patient-praticien
A. Limites de la narration
Une étude menée par Byron Good et Arthur Kleinman25 propose d’étudier la valeur thérapeutique de la narration chez des patient.es souffrant de douleurs chroniques. Cette étude montre les limites du modèle narratif. En effet les patient.es peinent généralement à se satisfaire de leurs récits, et ne semblent pas en tirer bénéfice. Ceci montre que le vécu de la souffrance et son récit restent significativement distincts, la rupture imposée par l’expérience douloureuse persiste. Il n’y a pas de commune mesure à une douleur vécue et une algie décrite. Comment pouvons-nous alors faire sens, recréer un lien au-delà de ce déchirement ? Le pouvons-nous vraiment ? Peut-être pas, mais un lien par le retour à autrui est proposé par Emmanuel Levinas26 Pour lui, le langage n’aurait aucun sens sans rapport à autrui. Il propose donc un dialogue, où parole et écoute vont de concert. L’autrui, n’est certes pas le monde, mais le dialogue offrirait à la personne souffrante un possible retour à ce dernier, lui proposant ainsi de sortir de cette expérience ineffable. Dans ce rapport à autrui, un échange de responsabilités peut alors naître, offrant à cette occasion un peu de sens à l’absurdité de cette expérience.
Yan Plantier27 (2023), philosophe Lyonnais, propose la notion d’accordage entre lae patient.e et lae praticien.ne, notion qui diffère de l’accord, du deal que nous pourrions passer avec notre patient.e. L’accord impose au patient.e devenant objet. Même en toute bienveillance, il reste imprégné de paternalisme. L’accordage, comme nous pourrions le faire avec un piano, tend à une harmonisation de la relation tout en laissant chaque note libre d’exprimer sa fréquence propre. Différentes notes pouvant alors créer une infinité de combinaisons possible. Triste objet qu’un piano ne comportant que la note « Fa ». Ainsi nous n’imposons plus un savoir face à une croyance, mais nous dialoguons dans le but de rendre lae patient.e acteur.ice de sa propre santé en lui proposant une écoute au récit de son expérience. Nous pouvons ainsi, au lieu de la lui soustraire, lui rendre toute sa puissance.
B. Le dialogue comme potentialité
Nous avons vu, qu’en préférant une approche conversationnelle au discours, nous inscrivons notre pratique dans une démarche d’empowerment de notre patient.e en lui proposant un retour à autrui et au monde. Ainsi il semble important de noter l’importance du mot, plus précisément de la conjugaison de nos verbes. Pour laisser une porte ouverte à l’appropriation par lae patient.e de ses maux, devons-nous préférer le subjonctif à l’indicatif ? « Compte tenu de votre expérience, il est possible que votre lombalgie trouve son origine dans tels et tels facteurs, ce qui pourrait expliquer cette sensation de déplacement » serait alors préférable à « votre vertèbre n’est pas déplacée, vos douleurs viennent de tels et tels facteurs ». Une porte reste ouverte à une compréhension subjective par cette forme de conversation. Trop ouverte peut-être ?
Nous avons tous·tes un jour vécu la frustration induite par l’incapacité d’un.e thérapeute à proposer un diagnostic précis. Une revue de la littérature28 a justement étudié les attentes des patient.es souffrant de rachialgies. Ces derniers, souvent insatisfait.es du suivi proposé, expriment en premier le désir, pour ne pas dire le besoin, d’un diagnostic clair expliquant causalement l’origine de leurs symptômes. En deuxième lieu, iels semblent attendre de leur praticien.ne des outils diagnostiques plus précis, incluant une auscultation, de l’imagerie, ou une prise en charge par un.e spécialiste, mais également une certification que leur douleur soit bien réelle. Enfin, leurs attentes se portent sur une relation patient.e-praticien.ne inspirant la confiance, le respect et l’inclusion dans la prise de décision thérapeutique. En regard de leur attente première, notre approche conversationnelle ouverte montre ses limites, elle peut même rompre le rapport de confiance avec notre patient.e si ce.tte dernière en ressort plus confus.e. Ce dialogue comme seul outil thérapeutique serait évidemment un non-sens. Cependant, en regard des attentes secondaires, notre dialogue se doit de renforcer un lien avec d’autres professions, d’autres approches diagnostiques en informant, en proposant aux patient.es ces alternatives, tout en ouvrant un champ narratif visant à légitimer leurs symptômes tout en les inscrivant dans un champ de potentialité les laissant libres de les incarner. En d’autres termes, il serait dangereux de laisser lae patient.e suspendu.e à une multitude de potentialités sans lui proposer différents outils thérapeutiques et d’appropriation de sa douleur.
Conclusion
Nous avons donc pu observer les limites, voire les dangers thérapeutiques qu’induisent certaines représentations corporelles, bien que semblant s’inscrire dans une volonté de faire sens d’une douleur arrachant le sujet au réel et au continuum du temps. Cette appropriation des symptômes se voulant plus socio-culturelles qu’instinctives, il semble important de proposer d’autres pistes aux patient·es afin de leur permettre d’écrire leur histoire dans une discussion thérapeutique. En rendant actrice la personne souffrante, et en lui proposant de discuter des solutions langagières pour exprimer son mal ou le schématiser, il serait même possible pour elle de déceler les signes avant-coureurs de prochains épisodes de douleur aigüe invalidante ou tout du moins permettre une dédramatisation de ces derniers, ce qui pourra, nous l’espérons, baisser les perceptions douloureuses de nos patient.es en toute autonomie.
Les modèles mécanistes ou fonctionnalistes appliqués à l’ostéopathie, ou autres thérapies manuelles, ont en commun le risque d’induire une relation objectivante de dépendance à la thérapie, asservissant le patient et l’éloignant de son autonomie. En toute bienveillance, nous ne faisons alors que proposer l’abject face à l’absurde. Nos discussions, bien que dirigées par un fil thérapeutique, doivent se vouloir réceptrices avant tout, afin de permettre à la personne souffrante d’incarner ses maux selon son fil narratif subjectif. L’absurdité de la souffrance demeure certes, mais elle se retrouve contenue comme composante de l’équation, elle est alors appréhendable.
Nietzsche29 nous rappelle que face à l’absurdité de l’univers et de la vie demeure l’art et la créativité comme solution transcendante. Une invitation que nous pourrions parfois suggérer, afin de sortir nos patient.es d’une sphère purement thérapeutique, et leur rendre toute leur puissance.
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